Le Boulevard de la Croix-Rousse

Le boulevard de la Croix-Rousse est une artère emblématique de la colline : relativement large, bordé de beaux immeubles, lieu de vie par son marché, il figure à la place des anciennes fortifications la limite entre les "pentes" et le "plateau"

Les fortifications de la Croix Rousse s'étendaient du Rhône à la Saône en ligne droite à l'emplacement du boulevard de la Croix Rousse actuel. Un premier rempart existait probablement depuis le début du XV ième siècle. Puis, Louis XII vers 1512 avait pris l'initiative de modifier ce rempart. Vers 1600, l' ensemble comptait 9 bastions. En 1832, les bastions sont cédés à l' État pour réorganisation, et le 20 juin 1865, Napoléon III déclare que "les fortifications n'ont plus aucune raison d' être. Elles sont inutiles contre l'ennemi et nous ne sommes plus au temps où l'on se croyait obligé d'élever de redoutables défenses contre l'émeute". Elles sont donc déclassées et l' Empereur souhaite les remplacer par un vaste boulevard planté, "témoignage de sa confiance dans le bon sens et le patriotisme de la population lyonnaise".

 

Les fortifications remplacées par le boulevard de la Croix Rousse

Le premier projet

Napoléon III désire un boulevard d'au moins 40 mètres de large. Tous les terrains nécessaires à la confection du boulevard appartiennent à la ville de Lyon ou à l' Armée, aucune formalité d'expropriation n'est nécessaire, donc il y a rapidité pour donner satisfaction à Napoléon III. L'ingénieur Jean Claude Bonnet se met au travail, et deux semaines après la décision impériale propose un avant projet du boulevard de la Croix Rousse pour servir de base aux discussions. L'ingénieur envisage de relier le fort Saint-Jean au bastion Saint-Laurent par une voie d' au moins 40 mètres de large et de plus de 1.600 mètres de long, qui reprend le tracé des fortifications.

Dès la fin de l' année 1865, la démolition des fortifications commence mais, très vite, des problèmes insoupçonnés surgissent. Le futur boulevard se présente comme un vaste désert, soumis aux vents du Nord et du Sud, puisque aucune construction importante n' en atténue les effets. Bonnet présente donc un second plan en octobre 1866 qui sera le bon.

Le projet final

Le tracé du boulevard reprend celui des fortifications, et son profil suivra celui du Plateau. Sa largeur atteindra 36 mètres et non 40. Un square est prévu à chaque extrémité. L'un à l'Ouest vers le fort Saint-Jean, l'autre à l'Est vers le bastion Saint-Laurent.

Dès la fin de l' année 1866, les travaux sont mis en adjudication par lots. La confection du boulevard s' opère donc au cours de 1867. Le boulevard en lui-même est réalisé ainsi que les 2 squares, et le prolongement des rues adjacentes. Des places triangulaires sont confectionnées. Il s'agit de la place des Tapis et de la place Tabareau. La place de la Croix Rousse est également réaménagée.

Dans la partie centrale, un terrain libre accueillera la nouvelle mairie du quatrième arrondissement, par l'architecte Tony Desjardins. Entre 1867 et 1869 s'effectue la construction de ce bâtiment municipal qui abritera alors les services d' état civil, de la justice de Paix, la Caisse d' Epargne et la gendarmerie.

La ville se réserve le vaste emplacement de l'ancien bastion d' Orléans soit 9.000 m2. Une moitié servira à la construction d'une salle d'asile (crèche pour enfants de moins de 6 ans), l'autre, convertie en jardin public, prolongera le square du bastion saint Laurent. Pour les autres terrains délaissés, la municipalité compte tout vendre en terrains à bâtir.

 

Les constructions

Les terrains vendus par la municipalité se situant dans les portions orientale et centrale du boulevard seront vendus en deux ans, mais les terrains de l' Ouest ne trouvent pas preneurs. Sur ces terrains seront construits des immeubles pour des catégories moyennes et modestes.

En face des ces immeubles, sur le côté sud du boulevard, s' élèvent les plus belles constructions (entre les numéros 82 et 110). Celles-ci sont édifiées sur une partie de l' ancien domaine de la Tourette. Ces constructions, hautes de deux ou trois étages, s'apparentent à des hôtels particuliers avec leurs décorations extérieures, leurs pierres de taille, leurs sculptures nombreuses et leurs jardins d'agrément qui donnent sur le centre ville. Elles s'adressent aux catégories très aisées, aux bourgeois.

La partie centrale du boulevard se pare d'une cinquantaine d'immeubles d'aspect différent mais bien alignés. Des plantations de platanes contribuent à en faire un lieu de promenade agréable. Toutefois, cette artère n'a pas un fonction commerciale très poussée. La place réservée aux magasins dans les immeubles neufs est très réduite voire nulle pour certains.

Dans la partie occidentale du boulevard, la vente des terrains délaissés ne rencontre pas de succès et la ville les conserve. Tout ce secteur évolue peu : les propriétés religieuses subsistent comme celles des Sœurs Trinitaires au nord, des Frères du Sacré-Coeur ou des Sœurs de la Providence au sud. Il en est de même des grandes propriétés d' agrément. Tout le côté nord-ouest du boulevard et ses abords gardent un caractère verdoyant. Sur le côté opposé  s' étendent des propriétés religieuses  et le vaste champ de manœuvres militaires du clos Jouve. Par la suite, ce clos Jouve deviendra un des plus grands terrains de boules de Lyon et l' un des plus anciens.

En 1879, la formation des futures institutrices est assurée dans les locaux du clos de la Tourette. Dès 1880 est lancé le concours de l’école normale d’institutrices, concours remporté par l’architecte Philibert, dit Philippe, Geneste (1846-1938). L’école doit prendre place sur le même site, entraînant la démolition des bâtiments antérieurs.

 

Les aménagements

Parallèlement aux travaux d'aménagement du boulevard, s'opère son raccordement au cours des Chartreux à prolonger. Bonnet préfère une ligne droite qui permet de raccourcir la distance, d' augmenter le périmètre de sécurité autour des poudrières et d' obtenir un dénivelé moins important. Il renonce également à poursuivre ici la largeur du boulevard. La chaussée n'aura que 8 mètres comme le cours existant des Chartreux (général Giraud) et sera bordée de chaque côté par une allée plantée, large de 6 mètres.

Sur le côté Ouest de la voie, la ville ne possède pas beaucoup de terrains et doit acheter des terrains supplémentaires. Cette acquisition aura une double utilité : évacuer les déblais du boulevard et empêcher toute construction qui nuirait à la vue magnifique de cette portion du cours.

Le but du raccordement du cours des Chartreux au boulevard est d' établir une voie de communication qui donne une issue valable au boulevard. Cette dernière promenade se termine par un jardin public, dit jardin des Chartreux, réalisé sur les terrains achetés par la ville à la comtesse de Suffren en 1860.

Le boulevard de l' Empereur deviendra une réussite. Les riverains affluent. Le marché de la Croix-Rousse s' installe aussitôt, immédiatement suivi par la vogue des marrons (ancienne fête paroissiale de l' église saint Denis). Le marché est un des marchés les plus fréquentés de lyon et l'un des plus conviviaux : marché alimentaire du lundi au dimanche, marché forain le mardi.

Sur le trottoir Nord, se tient depuis près de 200 ans la « vogue ». Institution lyonnaise qui s' appelait jusqu' au XIX ième siècle la foire baladoire ; elle portait ce nom parce que l'on y dansait et qu'elle se « baladait » d'un quartier à l'autre. En 1891, la place des Tapis accueillait la vogue durant 9 jours. Les attractions étaient plus variées qu'aujourd'hui, les ménageries y étaient nombreuses et il y avait des bals en plein air. La vogue est devenue la foire aux marrons de la mi-octobre à la mi-novembre.

Coté Est, le boulevard rassemble un grand nombre de restaurants, brasseries et cafés qui accueillent les Croix-Roussiens et les visiteurs. Pour l'anecdote, les toilettes publiques que l'on a conservées ici, sont originales. Pour atténuer l' effet trivial des « pissotières » la municipalité a chargé un peintre, Gérard Mignot, de les agrémenter de peintures « naîves » dont l' inspiration est éclectique : portraits de stars de cinéma, pastiches de tableaux, …

Rappellerons ici, que depuis 1852, le boulevard de la Croix Rousse marque la frontière entre le premier et le quatrième arrondissement de Lyon. En quelques années, de 1853 à 1867,  la colline a connu de nombreuses réalisations d' ordre diverses. Néanmoins, les finances publiques ne pourront soutenir encore longtemps de telles dépenses. En 1865, à Lyon, le passif est déjà estimé à plus de 60 millions de francs. Aussi, trois ans plus tard, les grands travaux s' arrêtent sur la colline, et ne reprendrons qu' à partir de 1879. D'ailleurs, la colline ne suscite plus le même intérêt.

 

Le gros caillou

Le Gros Caillou est un des symboles du quartier de la Croix Rousse à Lyon. Il s'agit d'un gros rocher gris-blanc très dur, dont la composition minéralogique laisse à penser qu'il a été transporté depuis les Alpes jusqu'à Lyon par les glaciers, ce qu'on appelle un bloc erratique.

Le Gros Caillou était à l'origine symboliquement à cheval sur le 1er arrondissement et le 4 ieme arrondissement. Suite à la construction d'un parking souterrain et d'une esplanade végétalisée (nommée Espace Gros Caillou), il a été déplacé d'une trentaine de mètres pour être désormais uniquement dans le 1er arrondissement.

Son histoire et sa légende

Le Gros Caillou est composé de quartzite triasique métamorphique, roche typique de la Haute Maurienne et de la Haute Tarentaise, régions situées dans les Alpes à près de 200 km de Lyon, d'où le bloc a été déplacé par le glacier du Rhône au Riss (environ -140.000 ans).

Sa découverte remonte à 1892 lors du percement de la ficelle reliant la presqu'île du centre de Lyon à la Croix-Rousse: les travaux de percement du tunnel durent être interrompus car les travailleurs étaient bloqués par une roche extrêmement dure, qu'ils n'arrivaient pas à briser. La roche en question dut donc être dégagée et extraite du substrat, ce qui demanda de grands moyens et provoqua un certain retard dans les travaux. Finalement exhumé, le « Gros Caillou » est devenu à la fois le symbole de la force et de la persévérance des Lyonnais face aux obstacles, mais aussi le symbole du rattachement de la Croix-Rousse à Lyon, facilité par le funiculaire.

Selon la légende, le Gros caillou représente le cœur d' un huissier cupide, qui se chargea de mettre à la rue une famille de canuts sans le sou et en plein hiver. Pour cet acte, Dieu le condamna à pousser cette pierre jusqu' à qu'il trouve quelqu' un de plus cupide que lui afin de prendre le relais, ce qui explique la taille du gros caillou.


Sources :

Jean PelletierConnaître son arrondissement, le 4e - Editions Lyonnaises d'Art et d'Histoire.
Patrice Beghain, Bruno Benoît, Gérard Corneloup, Bruno Thévenon : Dictionnaire historique de Lyon - Editions Stéphane Bachès