Le plafond - Maison Thomassin

Un des plus vieux plafonds peints de France

Jusqu’à la grande vague de réhabilitation qui toucha le Vieux-Lyon à partir du début des années 1980 et qui déclencha de nombreuses études archéologiques, la datation des immeubles du quartier était peu précise. Même les Architectes en Chef des Monuments Historiques qui ont été chargés d’élaborer le Plan de Sauvegarde, Marcel Donzet puis  Jean-Gabriel Mortamet, ne disposaient que de leurs connaissances et de fiches d’immeubles rudimentaires. Beaucoup portaient une mention brève, du genre Epoque de construction : Moyen-âge, sans plus de précision. Les descriptions d’immeubles classés ou inscrits comme Monuments historiques, conservées à la DRAC, étaient peu cohérents et n’étaient guère plus exploitables. Pour en savoir davantage, il fallait une étude conduite par un spécialiste.

La maison dite Thomassin, 4 place du Change, en offre une illustration. Vu de la place, l’immeuble paraît remonter au « Moyen-âge » ; vu du quai, il évoque le XVIIIe siècle.

Un jour de 1967, les occupants de l’appartement du rez de chaussée ont fait déposer le faux-plafond de leur séjour, jusque là décoré dans le style du XVIIIe siècle. Les travaux ont remis au jour une poutraison caractéristique d’une ancienneté bien plus grande : les poutres étaient de grosse section, très écartées. On ne pouvait les observer facilement car elles étaient recouvertes d’une chaux crasseuse. Ayant commencé avec précaution à les dégager de cette gangue, les occupants de l’appartement ont vu apparaître des traces de peinture. Par chance, lesdits occupants étaient des connaisseurs, de surcroît militants très sensibilisés et très actifs de la restauration du vieux-Lyon, Annie et Régis Neyret en personne. Ils ont immédiatement suspendu les travaux et alerté l’historien de l’art Jean Tricou qui a pu étudier le plafond à loisir.

La fouille s’est révélée difficile. Elle a nécessité une minutieuse étude sur place et l’appel à de nombreuses sources provenant des Archives [1] et de diverses bibliothèques. De longs détours par l’histoire, la généalogie, la science héraldique, ont été nécessaires ; mais les résultats ont dépassé les espérances. Les résultats de l’étude ont été publiés dans le Bulletin de Musées et Monuments lyonnais [2]

Jean Tricou décrit longuement le plafond : le fond, écrit-il, porte des caissons dont les bordures varient à chaque travée et sont décorées de couronnes royales et de fleurs de lys alternées ; les flancs portent des motifs héraldiques dont la description vaut d’être ici reproduite :

  • D’une part, losangé d’or et de sable brisé d’une bande de gueules ;
  • D’autre part, d’azur semé de croisettes recroisettées au pied fiché d’or à deux bars adossé au même brochant.

Par ailleurs, une autre main a ajouté, sur un décor différent et plus tardif, l’emblème du Nom de Jésus.

C’est en étudiant les motifs héraldiques que Jean Tricou parvint à  tirer ses conclusions définitives. Il observa tout d’abord que le semé de France et de Castille ainsi que les couronnes et fleurs de lys évoquaient Saint-Louis, tandis que l’écu losangé évoquait les armes des de Fuers, une famille lyonnaise qui tint un rang élevé aux XIIIe et XIVe siècles. Une charte [3] indique que Mathieu de Fuers, avait obtenu l’autorisation de construire cette maison en 1285. Sa mort survint avant 1293 [4]. Il est généralement admis que le plafond a probablement été construit dans l’intervalle, c'est-à-dire entre 1285 et 1293. D’autres indices conduisent aux mêmes conclusions.

Pour être complet sur cet immeuble, précisons que des études archéologiques ultérieures ont permis de préciser les dates : la façade sur la place et la cuisine remontent à 1483, la façade sur la Saône à 1626 et les faux-plafonds à la fin du XVIIIe siècle.

 

 

 


[1] Jeau Tricou cite des auteurs (les historiens Guigue et Steyert,) ; le Livre du Vaillant (recueil d’actes établis par des notaires de l’époque) ;  mais aussi des sources plus générales : le Fonds Pointet, des cartulaires, des obituaires).

[2] Jeau Tricou. Un plafond lyonnais des XIIIe et XIVe siècles. Bulletin de Musées et Monuments lyonnais, vol. 4, 1968, N°2. BM Lyon, N°950 690.

[3] Cartulaire lyonnais, T.2, pp. 514-516. AML.

[4] Obituaire. AML.