L'Homme de la Roche

L’Homme de la Roche, bien connu des lyonnais, est un monument érigé au XIXe siècle, quai  Pierre Scize, sur la rive droite de la Saône.  La statue en pied de ce bourgeois du XIe siècle est  protégée par une niche creusée dans la roche.  On remarque qu’il porte un habit de gentilhomme du temps de François 1er, qu’il a une bourse dans la main droite et un document dans la main gauche.  Plusieurs statues de bois furent érigées. Au XVIe siècle, la reconnaissance lyonnaise éleva une première statue de bois. La dernière fut inaugurée en juin 1820, mais en 1835, elle n’avait déjà plus de tête, le bois se détériorant rapidement et un autre projet de statue en pierre de Cruas est réalisé par un sculpteur lyonnais, Pierre-Toussaint  Bonnaire, dont l’atelier se situe alors quai Pierre Scize. Cette statue sera  inaugurée en septembre 1849.

 


On raconte que, grâce à l’initiative de la personne représentée par cette statue, on fit sauter le rocher de Bourgneuf qui s’avançait sur la Saône et obstruait la navigation. D’où ce nom d’Homme de la Roche. Mais il ne sera identifié que le 11 août 1842, lors d’un conseil municipal.
Alors, qui était l’Homme de la Roche ?
Son nom apparaît sous différents aspects : Johannes, Hans, Jean Kleberg, Kleberger, Kleeberger, Cleberge ou Cleberg et sous le surnom de « bon allemand ».
Jean  Cléberger naquit à Nuremberg, en Bavière en 1485, dans une famille de condition modeste. Son père, maître artisan tanneur, aurait cependant obtenu des armoiries,  vers 1500, accordées par des lettres de l’empereur Maximilien, puis sera nommé au Grand Conseil de Nuremberg en 1512.  On retrouve les armoiries familiales sur le tableau circulaire peint par Albrecht Dürer en 1526 représentant Jean Cléberger,  âgé de 40 ans.
Dans  Portraits et Histoire de Hommes utiles  de Montyon et Franklin , édition 1839 on peut lire « Après avoir reçu quelques notions de lettres, nécessaires pour le négoce, le jeune Kleberg, robuste et vigoureux, doué d’un caractère aventureux et hardi, fit le choix d’un genre de commerce qui, de son temps, lorsqu’on réussissait, portait grands honneurs et profit.  Ce commerce n’était rien moins que la guerre au service des princes étrangers  assez riches pour acheter chefs et soldats de ces bandes ou compagnies franches levées dans les contrées populeuses et pauvres. Ce fut à la tête d’une de ces bandes de Lansquenets (Landsknecht), levée et  équipée à ses frais, que le capitaine Kleberg  partit pour aller chercher fortune de l’autre côté du Rhin. Le Roi François 1er  le prit à sa solde avec sa bande. Kleberg et ses Allemands combattirent en Italie, sous le drapeau français, dans plusieurs journées mémorables. Au désastre de Pavie, Kléberg fit des prodiges de bravoure pour défendre le roi qui lui dut la vie, si l’on en croit les Chroniques lyonnaises.
François 1er était tombé, malgré les efforts de Kleberg, au pouvoir de ses ennemis. Le capitaine de Lansquenets, par une générosité bien méritoire dans un chef de bande mercenaire, se montra plus dévoué au roi que la plupart des courtisans les plus favorisés. Il ne voulut point se séparer de son maître captif : il vint à Madrid partager sa prison. A presque trois cents ans d’intervalle, Jean Kleberg précédait Drouot qui se montrera comme lui fidèle au malheur et qui sera aussi le Bienfaiteur des Pauvres.  Après la délivrance du roi, Jean Kleberg ne poursuivit pas sa carrière militaire.
Jean Cléberger  fut d’abord agent de la maison de commerce et de banque Imhof dès 1509, à Nuremberg.  Il voyage entre Genève, Nuremberg et Lyon qui était alors  un des plus grands marchés d’Europe, grâce aux Florentins, qui avaient entre autres introduit la lettre de change.  En 1521, Jean Cléberger obtint la bourgeoisie de Berne, pour commodités commerciales. Il acquit plusieurs biens à Genève, sur les deux rives du Rhône. En 1526, il retourna à Nuremberg  dans le but d’épouser  Félicitas Pirckheimer, fille d’un humaniste et banquier célèbre et veuve de son ancien employeur Hans Imhof.  Il lui fallut deux ans pour obtenir sa main. Entre temps, il continua de voyager.  Sa largesse envers les pauvres de cette ville lui valut déjà le surnom de bon allemand. Il rentra à nouveau à Nuremberg où  il épousa Félicitas en 1528. Mais en 1530, il quitte Nuremberg et son épouse qui décède en cette même année,  sans postérité.
Après avoir sillonné l’Italie, la Hollande, L’Allemagne, la Suisse, il  s’établit définitivement en 1532 à Lyon où il se met à son propre compte comme banquier et prend le nom francisé de Jean Kleberger ou Jean Cléberger. Une notice des Hôpitaux Civils de Lyon  est même intitulée « Notice sur Jean Cléberg vulgairement appelé l’homme de la roche ».  Il obtiendra la naturalisation française en 1536. Rabelais et Nostradamus l’ont cité dans leurs écrits à propos de Lyon.
Très grande place bancaire où se concentraient les capitaux européens, Lyon était alors un grand marché de crédit. Ayant amassé une fortune assez conséquente, il put négocier des emprunts pour le roi François 1er qui lui fit confiance et le chargea de ses intérêts. En remerciement, Il lui donna le titre honorifique de « Valet de Chambre Ordinaire », l’autorisant  à instituer des juges, procureurs et officiers dans ses seigneuries.  Cette même année, il épousa Pelonne Bousin ou Pelone de Bonsir dame de Chaillouvres, au pays de Dombes, fille d’un riche marchand et veuve d’Etienne de la Forge dont elle avait eu deux filles et un fils. De cette union, naîtra un fils, David, en 1539. Pour l’anecdote, il est intéressant de signaler que David Cléberger épousa Suzanne de Gumin, dame de Romanesche et devint par cette alliance, le beau-frère de François de Beaumont, connu sous le nom de baron des Adrets.
Jean Cléberger  ayant l’intention de construire une résidence d’été, fit l’acquisition d’un domaine situé sur la colline de la Croix Rousse et surplombant la Saône.  Cette propriété possédait un belvédère, une tour très haute appelée la tour de « la belle allemande ».  On a longtemps cherché d’où venait ce nom.  Il est dit aujourd’hui que la belle allemande n’est autre que Pelonne, la très belle épouse du propriétaire des lieux.  Cette tour, qui fut détruite en 1952, était le seul vestige de cette résidence. Aujourd’hui, seul demeure le parc, ilôt de verdure apprécié des lyonnais. 
Jean Cléberger  fut aussi bienfaiteur des pauvres malades de Lyon. Lors de la disette de 1531,  les bourgeois de l’Hôtel Dieu ouvrent une souscription pour les enfants malheureux.   Déjà présent à Lyon,  étant un des premiers fondateurs de cette œuvre de bienfaisance,  il répond à cet appel et marque sur le registre « un marchand allemand, 500 livres ». On dit même qu’il mariait les jeunes filles pauvres à ses frais. Sa réputation de  « bon allemand » déjà connue à Genève, ne fit que s’affirmer
A la fin de sa vie, Jean Cléberger habitait  dans le quartier de Bourgneuf. Il fut nommé « Conseiller Echevin » en décembre 1545, un an avant sa mort. Il décéda en septembre 1546 et fut inhumé dans l’église du couvent de Notre Dame de Confort, dans le caveau de la confrérie de la Nation Allemande. On ne sait rien de plus sur sa veuve. Son fils David mourut en 1592 sans descendance, mais Il a été constaté que la presque totalité de ses biens passa, par substitution, à l’Hôpital de la Charité de Lyon.  
 


Bibliographie :

André Pelletier, Jacques Rossiaud, François Bayard, Pierre Cayez, Histoire de Lyon, des origines à nos jours - Éditions Lyonnaises - 2007
Centre d’Etudes Généalogiques Rhône-Alpes,  Revue Généalogie et Histoire – N° 166 - Mars 2016,
Site www.lesruesdelyon.net,  Place de l’Homme de la Roche