Le Palais de Justice

Le Palais de Justice dit historique de Lyon (pour le différencier de l’équipement neuf situé à la Part-Dieu) occupe une situation privilégiée, au bord de la Saône, au cœur du quartier Saint-Jean.

Le site qu’il occupe est dédié à la Justice depuis le XIIIe siècle. Ici, pendant six siècles, s’est trouvée la Maison de Roanne, à la fois Palais de Justice et prison, que des témoins du XVIIe siècle décrivent comme d’aspect austère et même féodal. Mais en 1622, cet édifice est ravagé par un incendie. Faute d’un lieu plus approprié, on continue à rendre puis à exécuter des décisions de justice dans ce qui reste du bâtiment, tout en étant bien conscient que la situation ne peut pas durer. L'idée de construire un équipement neuf est dans l'air depuis longtemps, mais la situation financière ne le permet pas avant le deuxième quart du XIXe siècle.

La construction de Palais de Justice est une des grandes affaires de l’époque. Le néoclassicisme régnant, on imite beaucoup la manière antique : neuf des Palais de Justice qui sont en cours de construction en France en ce début du XIXe siècle sont bâtis selon le modèle d’un temple antique, dans le souci « d’asseoir la dignité de la fonction sur les modèles jugés idéaux des vertus de l’Antiquité ».

A Lyon, dès 1824, Louis-Pierre Baltard est au travail. Son nom nous est bien connu, mais surtout parce qu’il est celui du constructeur des halles de Paris, Victor Baltard -son fils.

Le premier projet de Louis-Pierre pour le Palais de Justice se conforme strictement au modèle antique : il comporte un fronton et, déjà, des colonnes. Le bâtiment s’annonce même davantage néo-antique que néo-classique.

En 1828, un concours est lancé. Six architectes y participent : outre cinq lyonnais, Baltard. Ce dernier propose deux localisations : une reconstruction in situ, et une autre (qui lui tient manifestement plus à cœur) isolée au milieu du lit de la Saône, entre le Pont du Change et l’emplacement de l’actuel pont Juin. Il rédige un mémoire pour soutenir ce projet mais les dessins qu’il y donne de ses façades, quoique très imprégnés du style dominant à l’époque, ne sont pas bien accueillis par les décideurs lyonnais. Par crainte, en outre, de coûts excessifs, le projet est repoussé et le concours déclaré infructueux. Peu s’en faut en 1831 que la Justice n’aille se faire rendre place Carnot ; mais l’année suivante le principe d’une reconstruction in situ est finalement retenu et Baltard est chargé du projet.

C’est l’occasion d’une opération de micro-urbanisme : l’espace rendu disponible par la démolition de la Maison de Roanne s’annonçant trop étriqué, on doit tailler dans le tissu urbain du quartier Saint-Jean pour faire place au nouveau Palais et reconstruire les immeubles qui l’environnent. En le tournant vers la Saône, alors que les quais ne sont pas construits, Baltard fait la preuve de sa capacité d’anticipation. Il réalise, en quelque sorte, le rêve que Soufflot avait fait pour la Loge du Change.
La première pierre est posée en 1835. Trois entités (la Ville, le Département et l’Etat) se partagent tant bien que mal la maîtrise d’ouvrage. Il en résulte d’incessants changements de programme et des directives contradictoires. Cette confusion explique la longue durée de l’opération ; pour l’essentiel, le chantier de la construction se termine en 1844 mais certains détails ne sont achevés que bien plus tard, sous le Second Empire : des statues sont rajoutées par Diebold  en 1852 ; des bas-reliefs édifiants (tels la Justice punissant le crime), par Roubaud, en 1862. Aucune solution de continuité n’est repérable : on tient là un bel exemple de l’homogénéité des styles, avant et pendant le Second Empire.

Baltard est parfaitement en phase avec son époque, dont il partage le goût pour les compositions solennelles. Il estime que la Justice doit être rendue dans un espace majestueux et intimidant. Tout son bâtiment est imprégné d'une emphase grandiloquente : le parti général, la composition et la décoration s'en ressentent, tout particulièrement ceux de la façade principale. Comme la plupart des constructeurs de Palais de Justice de l’époque, Baltard puise son inspiration, certes dans les monuments romains antiques mais surtout, d'une manière plus immédiate, dans la Bourse de Paris, construite par Brongniart en 1808.

 

Avec ses vingt-quatre colonnes corinthiennes irréprochablement identiques, son entrée juchée au sommet d'un escalier monumental, son attique un peu écrasant, la façade donnant sur la Saône est l'image qui vient d'abord à l'esprit quand on pense au Palais. Tous les détails décoratifs contribuent à l'impression générale de solennité : les bas-reliefs représentant les inévitables faisceaux de licteurs (l’époque aime les symboles), la frise à têtes de lions, thème récurrent dans tout le Palais, les piédestaux en attente de statues qui, si elles viennent un jour, auront pris tout leur temps.

La façade arrière a fait l'objet de moins de commentaires de la part des critiques. Elle est pourtant fort intéressante, et l'on se prend à regretter de ne pouvoir disposer de davantage de recul. Par le soin apporté à sa composition, sa symétrie, sa sobriété, l'usage parcimonieux du vocabulaire antiquisant qui y est fait, elle annonce les façades de l'époque haussmannienne. Trois coupoles de pierre impeccablement appareillées occupent le centre de cette composition : après une éclipse d'un siècle au cours duquel elle a surtout servi de sujet d'exercice dans les écoles d'architecture, la stéréotomie fait au Palais un retour remarquable.

Les espaces intérieurs portent la marque de la même solennité et du même souci d'apparat que les façades : ils sont vastes, ordonnés, -intimidants. C’est par son homogénéité que le Palais de Justice de Lyon est le plus remarquable. Baltard, il est vrai, conserve la haute main sur tout ce qui s’y fait : il dessine lui-même la décoration et les quelque huit cents pièces qui composent le mobilier. Les seuls souvenirs visibles conservés de la Maison de Roanne, sont des tableaux de Thomas Blanchet (1622) remployés au plafond de deux salles d’audience de la Cour d’appel.

Baltard réserve la partie arrière du bâtiment pour y installer des cellules de détention, ainsi qu’une chapelle. Ces volumes seront les seuls qui changeront d’affectation au cours du temps. Au début du XXIe siècle, ils abritent des bureaux.

Les parties invisibles sont tout aussi richement décorées : les voûtes, situées vingt-cinq mètres au-dessus du public et hors de sa vue, sont décorées de symboles maçonniques et de bas reliefs évoquant les signes du zodiaque.

Il reste à découvrir une dernière surprise. L'impression générale que donne le Palais de Justice est celle d'un bâtiment grave et sérieux, construit dans le respect des traditions. Aussi est-ce avec un certain étonnement que, quand on le regarde de haut (depuis la colline de Fourvière ou depuis la Cathédrale), on constate que la partie centrale est couverte de vastes dômes métalliques : c'est ainsi que s'explique l'importance des surfaces libres de tout pilier à l'intérieur. Derrière ses apparences sages, le Palais de Justice dissimule le principal apport de la Révolution industrielle à l'architecture du XIXe siècle : la structure métallique.

A l’approche du XXIe siècle, deux évidences s’imposent : le Palais est trop petit et il est malcommode, comme le savent depuis longtemps ses usagers,  les gens de Justice. Un nouvel équipement est construit à la Part Dieu. Un moment désaffecté, le Palais historique attend pendant quelques années une nouvelle utilisation digne de lui. De nombreuses propositions de réaffectation sont formulées mais aucune n’est retenue : surchargé de symboles judiciaires, ce bâtiment s’avère difficile à reconvertir. Se rendant à l’évidence, les responsables décident finalement d’y maintenir des activités de Justice et y installent la Cour d’appel. Simultanément, le bâtiment est classé Monument historique (il n’était qu’inscrit). Après quoi, les travaux commencent, sous la conduite des architectes Denis Eyraud, Philippe Traynard et Didier Repellin.

Le chantier, très ambitieux, dure de 2006 à 2012. Il permet de restructurer les espaces intérieurs du Palais qui étaient accessibles au public, ainsi que d’autres qui étaient tombés en déshérence ; et de restaurer l’ensemble avec grand soin, ravivant somptueusement son éclat un peu terni. Traités dans un style résolument contemporain, les espaces intérieurs, salles d’audience, salle des pas perdus, bureaux et même couloirs, se remettent à rayonner.

L’opération précède de peu le réaménagement des Quais de Saône. L’équipe de l’architecte Bruno Dumétier, comprenant Charlotte Vergely et Clémentine Franceries, réaménage le parvis donnant sur la rivière. Le Palais est mieux intégré à la ville ; l’œuvre de Louis-Pierre Baltard s’en trouve, en quelque sorte, parachevée.